Loin dans les profondeurs d’un immense volcan faisant partie de la chaîne de montagnes au Nord du Royaume des Vents, une dispute venait d’éclater entre Djemaa Linares et sa belle-mère.
- Allez-y ! Continuez de crier et je vous fais jeter hors de cette pièce !
- Vous n’avez pas le droit ! s’exclama Djemaa. Vous êtes peut-être la femme du Roi mais vous n’avez aucun droit sur moi ! Vous avez réussi à me chasser temporairement de chez moi et même à me faire dépouiller mais à présent, n’y comptez plus !
- Je vais prévenir votre père et il vous donnera la plus belle correction de votre vie !
- N’y comptez même pas ! hurla Djemaa en regardant la femme.
Ses cheveux orange flamboyaient littéralement, lui donnant l’air d’un lion particulièrement impressionnant. Ses yeux rouges luisaient dans la faible luminosité de la pièce où la seule source de lumière provenait de la poche magmatique située à quelques centaines de mètres sous la pièce.
- Ecoutez jeune homme, fit la femme, agacée. Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton, vous devez me respecter ! Je suis votre belle-mère !
- Je m’en fiche pas mal ! Vous pourriez être ma tante que ça ne changerait rien !
- Oh ! fit-elle, outrée. Sortez ! Sortez d’ici tout de suite ! se mit-elle à crier.
Djemaa ne se fit pas prier. Il tourna les talons et quitta les appartements de sa belle-mère, se demandant d’ailleurs pourquoi pour il y avait mit les pieds de lui-même, deux heures plus tôt.
Râlant et pestant, il fit le tour du volcan d’un pas rapide pour se calmer, s’interdisant de frapper les gens qu’il croisait ou de démolir statues et bibelots exposés dans les couloirs. Il fini par heurter quelqu’un et la personne fut projetée au sol. Elle poussa un cri de surprise et de douleur et Djemaa s’arrêta de marcher un instant.
- Pardon, dit-il. Je ne vous avais pas… Oh c’est toi, fit-il ensuite en fronçant les sourcils.
Le jeune garçon assis par terre arborait une expression de douleur sur son visage doré, et il leva les yeux vers le jeune homme devant lui.
- La prochaine fois Djemaa, regarde où tu vas, dit-il en se relevant. Tu es une vraie brute…
- C’est la faute de ta mère aussi, dit Djemaa en croisant les bras. Elle m’a mis en colère.
- Encore ? Et pourquoi cette fois-ci ?
- Je ne sais même pas, fit Djemaa en haussant les épaules. Ecoute Elkin, je n’ai pas envie d’en parler, à plus tard.
Et Djemaa s’en alla, laissant son demi-frère planté au milieu du couloir.
Elkin Linares était âgé de quinze ans. Il avait cinq ans quand sa mère avait épousé le Roi du Royaume du Feu, et il avait alors fait la connaissance du fils de celui-ci, à moitié sang royal. Sa mère l’avait aussitôt haït et avait tout fait pour convaincre le Roi de retirer le trône à ce fils de concubine, mais le Roi vouait au fils de la femme qu’il avait aimée le plus au monde, une sorte d’amour aveugle, presque malsain.
Djemaa souffrait de cet amour car il l’étouffait. Son père le voulait constamment près de lui, le couvrait de cadeaux et d’attentions toutes plus fantastiques les unes que les autres… jusqu’à ce que le jeune homme eut dix-huit ans.
Le jour de son anniversaire, soit quatre mois plus tôt, Demia Linares, sa belle-mère, la mère d’Elkin, avait choisi ce moment précis de révéler sa grossesse. Depuis ce jour, Djemaa était invisible aux yeux de son père, ce qui, entre nous, lui faisait quelques vacances, mais, en échange, il avait hérité de la haine de sa belle-mère qui s’ingéniait à en lui faire voir des vertes et des pas mûres chaque jour passant après l’autre.
Djemaa aimait faire enrager sa belle-mère, surtout depuis qu’elle était enceinte. Il n’avait qu’une envie, qu’elle perde le bébé afin que son père la répudie, il savait que ce genre de pensées était très cruel, mais il savait aussi que c’était sans espoir car Demia jouissait une santé de fer et que même un tremblement de terre ne pourrait en rien affecter sa grossesse si longtemps désirée.
Le jeune Prince, futur Roi du Royaume du Feu, quitta le quartier réservé à la famille royale. Aussitôt les grandes portes de pierre passées, le décor changea. Les murs se dénudèrent, les statues se firent plus rares, les portes plus simples, les tapis plus élimés, bref, bienvenue dans la partie réservée à ceux qui n’ont pas le sou, autrement dit, le peuple.
Etrangement, Djemaa se sentit aussitôt plus calme une fois dans cette partie du volsan. Bien que fils de Roi, il n’aimait pas le luxe dont sa famille jouissait au quotidien. Il préférait vivre au milieu des semi-riches ou des très pauvres, et plus il y pensait plus il se disait que ce trait de sa personnalité devait venir de sa mère. Celle-ci, morte dix ans plus tôt à cause d’une maladie spécifique aux Feudors qui les refroidi lentement mais sûrement pour finir par les tuer, venait de la classe des « très pauvres ». Sa mère avait eut onze enfants et Talys, la mère de Djemaa, était la dernière. Elle avait été vendue comme danseuse dans un premier temps, à un bar de mauvaise réputation, situé hors du volcan royal. Elle y avait tenu le rôle de catin pendant quatre années avant qu’un Capitaine du palais en permission ne la remarque et ne l’achète au patron du bar pour divertir ses hommes pendant les longues missions.
Ce « travail » avait duré un an. Talys avait alors dix-neuf ans et, un soir, comme elle se promenait dans le jardin privé du Capitaine qui l’avait tirée des griffes de la prostitution et la traitait comme une concubine, le Roi l’avait remarquée. A l’époque, ledit Roi était encore un Prince et, comme tous les jeunes hommes de moins de trente ans, il était attiré par toute les belles jeunes femmes, et encore plus si elles avaient la réputation d’être faciles.
Talys avait été tout d’abord attirée par l’argent du jeune Prince car à l’époque, son physique n’avait vraiment rien d’heureux. Il était gros, au visage constellé de taches de rousseur et de boutons disgracieux et ses cheveux étaient d’un roux terne, mais, au contact de cette belle jeune femme, il s’était peu à peu embelli jusqu’à devenir un beau jeune homme à la chevelure rousse flamboyante. Le charme avait alors opéré et Talys était tombée folle amoureuse de ce jeune Prince dont l’avenir de Roi était déjà tout tracé car fils unique. Ils s’étaient alors fréquentés en secret, la nuit, Talys appartenant toujours au Capitaine de la garde royale, jusqu’au jour où la jeune femme tomba enceinte. Elle fit passer l’enfant comme celui du Capitaine avec qui elle couchait régulièrement, avant de s’arranger pour perdre le bébé. Son plan fonctionna. Le Capitaine la chassa et la jeune femme fut récupérée par le jeune Prince quelques mois plus tard. Elle devint alors concubine des hommes de la Cour, puis maîtresse officieuse du jeune Prince.
Quand celui-ci, à la mort de son père, devint Roi du Royaume du Feu, il la prit comme maîtresse officielle en plus de l’épouse qui lui avait été imposée. A vingt-deux ans, Talys tomba de nouveau enceinte du jeune Roi. Elle mit Djemaa au monde neuf mois plus tard et l’épouse du Roi demanda à être répudiée, incapable de donner une descendance à son mari. Talys fut alors élevée au rang d’épouse du Roi, sans pour autant l’être officiellement car, au Royaume du Feu, le double mariage est puni d’une forte amende, même pour le Roi.
Quand Djemaa eut huit ans, Talys mourut de la maladie de Cold. Cette maladie faisait baisser la température du corps des Feudors – qui, pour être normale, doit se situer à plus de quarante-deux degrés celcius – jusqu’à les tuer. C’est une maladie vicieuse qui ne se guérit pas. En quelques jours, Djemaa se retrouva orphelin de mère et son père reporta l’amour qu’il avait pour Talys sur cet enfant. Il lui promit le trône à sa mort et, trois mois plus tard, il épousa Demia qu’il fréquentait depuis la découverte de la maladie de Talys.
Demia avait déjà un enfant d’un premier mariage, Elkin, alors âgé de cinq ans et, aussi loin qu’il s’en souvenait, Djemaa avait toujours haï cette femme et détesté cet enfant qui lui avaient volé son père et qui lui avaient fait oublier Talys.
Demia et le Roi avaient pu se marier car la loi des Feudors n’interdit pas l’union de deux personnes à qui la mort avait enlevé leur moitié. Elkin avait donc retrouvé un beau-père et Djemaa une belle-mère, mais dans cette famille recomposée, la joie n’était pas au beau fixe, surtout entre Djemaa et Demia...
A suivre...